Le risque des « Zones grises », par Aymeric Chauprade

On ne peut comprendre quelque chose au problème du Sahara si l’on ignore l’incontournable raison de la durée dans la formation de l’essence d’une nation (voir encadré). Sur ce point, j’appelle l’attention toute particulière de nos amis africains : le Maroc n’a jamais été et n’acceptera jamais de n’être qu’une périphérie de l’Europe méditerranéenne. Le Maroc est une puissance africaine, qui depuis des millénaires se projette par-delà le Sahara, vers ses frères d’Afrique noire. Et son territoire saharien, c’est le cordon ombilical qui l’unit à cette Afrique de l’autre côté du Sahara.
C’est ce qui explique que le peuple marocain à l’unisson, comme hier le peuple allemand et demain le peuple coréen, attend sa réunification.

La réunification n’est-elle pas le droit premier de tout peuple ? Combien de temps encore, parce qu’un voisin voudrait se tailler un débouché stratégique sur l’océan, combien de temps encore, parce que quelques dirigeants s’accrochent à une utopie qui se confond avec leurs intérêts personnels, combien de temps encore allons-nous priver un peuple en entier, du Nord au Sud, de son droit inaliénable à la réunification? Cette année, je voudrais quitter le temps long de l’Histoire, pour insister davantage sur les effets géopolitiques contemporains de la non résolution de ce problème du Sahara.

La région saharienne suscite dans le monde de nombreuses inquiétudes. La prolifération de mouvements terroristes, le développement des filières criminelles, l’explosion de l’immigration clandestine en provenance d’Afrique subsaharienne et en direction de l’Union européenne, sont autant de phénomènes qui font l’objet de nombreuses études aujourd’hui et qui poussent les Etats à proposer des solutions sécuritaires de plus en plus fortes.
Ces dernières années, les Etats-Unis ont développé, dans le but d’éliminer l’activité de mouvement comme le GSPC (Groupement salafiste pour la prédication et le combat), une coopération sous-régionale avec une dizaine d’Etats de la frange subsaharienne, dont le Maroc et l’Algérie.
Les Européens, eux, en plus du terrorisme, sont particulièrement inquiets aujourd’hui de l’accélération phénoménale des flux d’immigration clandestine et vous savez que les Canaries connaissent une réelle déstabilisation à cause de cette accélération forte.
La région saharienne dans son ensemble est analysée, aux Etats-Unis comme en Europe, comme étant en voie de criminalisation. Or nous savons que, sur un même théâtre géographique, les facteurs géopolitiques se combinent toujours entre eux dans la pire des alchimies.
De quelle interaction dangereuse suis-je en train de parler ? De celle d’un mouvement séparatiste en très nette perte de vitesse, le Polisario, avec des facteurs criminogènes qui sont, eux, en très nette progression.
Le Polisario est en voie de décomposition, tous les observateurs le savent, depuis maintenant au moins dix ans, et ce pour au moins trois raisons :
1. Sa raison d’être, largement liée au contexte de la Guerre froide, est morte depuis maintenant plus de quinze ans ;
2. La violence que ce mouvement exerce sur une grande partie des siens, séquestrés dans les camps de Tindouf depuis de nombreuses années ;
3. Surtout, et peut-être désormais la raison principale du déclin du Polisario: le fait que le Maroc met tout simplement les Sahraouis à l’heure de l’autonomie élargie. A cet égard, on ne peut que souligner la rapidité avec laquelle le Corcas, mis en place officiellement par le souverain marocain au printemps 2006, engrange les résultats positifs. On assiste en effet à une spectaculaire prise en main par les Sahraouis de leur propre destin, dans ce cadre d’autonomie élargie voulue par la capitale.

Les événements récents, depuis l’accélération par Rabat de la mise en place de l’autonomie élargie, montrent l’aggravation des dissensions au sein du Polisario. Les jusqu’au-boutistes sont en train de s’en prendre à une population des camps qui, privée d’horizon, se soulève régulièrement contre les cadres et les dirigeants du mouvement séparatiste.
L’adhésion populaire à ce mouvement est devenue extrêmement faible. D’où la criminalisation croissante. Or, pour survivre sans base populaire, il faut acheter de plus en plus les siens ; pour les acheter il faut trafiquer ou s’entendre avec des groupes politiques soutenant d’autres buts. La dérive du Polisario vers l’islamisme radical, le crime organisé et les filières d’immigration clandestine ne fait que s’aggraver, et je veux alerter la communauté internationale à ce propos. Toutes les polices de la région impliquées dans la lutte contre l’immigration clandestine savent que les miliciens du Polisario, au même titre d’ailleurs que d’autres groupes armés rebelles, constituent une partie de ces filières de passeurs clandestins qui conduisent sans scrupules des milliers d’Africains désespérés à l’échec, sans scrupule et au mépris du sacrifice de leurs économies.

Quant au problème de la contamination islamiste du Polisario, je n’ai qu’à m’en tenir aux propos du chef du Polisario lui-même, Abdelaziz (je précise qu’Abdelaziz est son nom et non son prénom comme certains pourraient le penser…), qui dans un entretien publié par le journal algérien L’Expression du 23 août 2005 avouait « qu’il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis “intéressés” par l’islamisme radical ».
La situation est donc la suivante : d’un côté (Maroc), de réelles perspectives de développement dans ce cadre d’autonomie élargie qui rallie un nombre croissant de Sahraouis et soulève les populations désespérées des camps de Tindouf désireuses de briser leurs chaînes.
De l’autre côté, le pourrissement d’un mouvement auquel il ne reste désormais qu’une très faible base populaire et dont l’action s’incorpore de plus en plus dans la criminalité transnationale sous toutes ses formes.
L’évolution géopolitique des régions sahariennes est donc de plus en plus inquiétante pour la sécurité de tous les Etats de la région, du Maghreb comme d’Afrique subsaharienne et, -nous l’avons vu aussi- les Etats occidentaux. Le recul du terrorisme et des flux illicites d’hommes et de marchandises passe forcément par la consolidation des souverainetés étatiques dans la zone. Il va falloir choisir entre zone de souverainetés fortes ou zone grise. Et j’aimerais que nos amis représentants des pays africains de la zone en aient pleinement conscience. S’ils ne prennent pas eux-mêmes en main les problèmes, ils verront leur propre souveraineté se réduire comme peau de chagrin face à l’interventionnisme occidental, car ni les Américains ni les Européens n’accepteront de laisser sans traitement les causes de phénomènes qui les déstabilisent, qu’il s’agisse de terrorisme ou d’immigration clandestine.

Le Maroc a engagé son sud de façon responsable sur le chemin du développement et du dialogue. Mais il faut encore achever cette réunification qui profitera à tous: Sahraouis, Maghrébins, Africains, Communauté internationale. Dans le monde, ces dernières années, de nombreux grands Etats se sont aidés mutuellement à consolider leur souveraineté; je pense à la Russie, à la Chine et à l’Inde. La paix du monde passe par cette grande dynamique de soutien mutuel des souverainetés. Le Maroc est légitime dans sa province du Sud, je ne l’ai dit pas seulement pour des raisons historiques, mais aussi du fait même de l’adhésion réelle de la population locale à la dynamique d’autonomie élargie. Mais nous devons l’aider, vous, représentants des peuples qui n’avez eu de cesse d’achever vos souverainetés et vos réunifications; nous, scientifiques attachés à la vérité historique et au sens des réalités, nous devons l’aider ensemble à régler sur le plan de la légalité internationale ce qui aurait dû être réglé depuis bien longtemps.

Paru sur le quotidien l'"Economiste"

Aymeric Chauprade est professeur de géopolitique à la Sorbonne (Paris), professeur de science politique à l'Université de Neuchâtel (Suisse), docteur en science politique de la Sorbonne, directeur de la Revue française de géopolitique

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